Francisco de Zurbaran (1598-16664) Saint Luc porte une palette de peintre à la main gauche ; Prado, Madrid

"Dieu mis en croix" :
Ne comprend-on toujours pas la terrible arrière-pensée qu'implique ce symbole ?

Nietzsche, L'Antéchrist, § 51

 

Selon la pensée de Nietzsche, un phénomène n'a pas de sens en lui-même, mais selon les forces qui se l'approprient ; forces affirmatives ou forces réactives. Au XIXème siècle, Nietzsche voit dans le Christianisme un renversement des valeurs aristocratiques. Pour soutenir sa thèse il examine avec soin le nouvel idéal de l'homme généré par la morale chrétienne et la nouvelle représentation de la divinité diffusée par le Christianisme... Les termes sont violents...sans doute à la mesure de la culpabilisation de la chair répandue par les sermons des pasteurs protestants ( pour un témoignage contemporain voir Breaking the waves de Lars von Trier !) Nietzsche fut élevé par sa mère et sa soeur dans la morale puritaine des fils de pasteur.

"... Nous autres, qui avons le courage de la santé, et aussi du mépris, combien nous avons le droit de mépriser une religion qui a enseigné la mécompréhension du corps ! - qui ne veut pas se débarrasser de la superstition de l'âme! - qui fait un " mérite " d'une alimentation insuffisante ! - qui combat dans la santé une espèce d'ennemi, de diable, de tentation ! - qui s'est persuadée que l'on pouvait promener une âme "parfaite" dans un corps cadavérique, et qui, pour cela, a eu besoin de se forger une nouvelle conception de la perfection ", celle d'un être blafard, souffreteux, fumeux et hébété, - bref; la prétendue "sainteté" - une sainteté qui n'est qu'accumulation de symptômes d'un corps appauvri, énervé, incurablement ruiné !... Le mouvement chrétien, en tant que mouvement européen, est d'emblée un mouvement rassemblant sans exclusive toute la lie, tout le rebut de l'humanité (et c'est ce rassemblement qui, par le christianisme, aspire au pouvoir ". Nietzsche, L'Antéchrist,§51 NRF; Gallimard

Nietzsche parle souvent à ce propos de "revanche des esclaves sur les maîtres". Pour des précisions sur ce renversement des valeurs et sur les différents représentations du "bon" et du "mauvais" voir nos analyses antérieures

Dans les paragraphes 16 et 17 de L'Antéchrist, Nietzsche analyse la représentation de la divinité comme une projection révélatrice du tempérament des peuples. Il y a des Dieux qui expriment la vigueur d'une communauté, ce sont des dieux terribles (à la fois puissants et sanguinaires) à l'image des peuples qui les honorent.

Selon Nietzsche, Le "Bon Dieu" chrétien est le symptôme une communauté moribonde mais qui aspire à se sauver en diffusant une idéologie de glorification de la pitié.

"Un peuple qui croit encore en lui-même possède encore son Dieu particulier. En lui, il vénère les conditions qui lui ont permis de prendre le dessus, ses vertus, - il projette en un être à qui l'on puisse en rendre grâces le plaisir qu'il prend à lui-même, son sentiment de puissance. Qui est riche aime à donner : un peuple fier a besoin d'un Dieu, pour lui sacrifier... Dans ces limites, la religion est une forme de gratitude. On est reconnaissant d'être ce que l'on est ; pour cela, on a besoin d'un Dieu.

Il faut qu'un tel Dieu puisse faire du bien et du mal, qu'il puisse être ami et ennemi : on l'admire pour le bien comme pour le mal qu'il fait. La castration contre nature d'un Dieu qui deviendrait seulement Dieu du bien ne serait ici nullement au nombre des choses souhaitables. On a besoin du Dieu méchant tout autant que du Dieu bon : après tout, ce n'est pas à la tolérance, à la philanthropie, que l'on doit l'existence... Que nous importerait un Dieu qui ne connaîtrait pas la colère, la vengeance, l'envie, le sarcasme, la ruse, la violence ? Un Dieu qui pourrait ignorer jusqu'aux voluptueuses "ardeurs" de la victoire et de l'anéantissement ? On ne comprendrait pas un tel Dieu ; à quoi bon l'avoir pour Dieu ?...

Sans doute quand un peuple va à sa perte, quand il sent sa foi en 1'avenir, son espoir de liberté, s'évanouir sans retour ; quand la soumission apparaît à sa conscience comme le premier impératif, et les vertus de l'homme soumis comme des conditions de survie, alors, il faut aussi que son Dieu change. Il devient couard, pusillanime, modeste, il conseille maintenant la "paix de l'âme", la fin-de-la-haine, l'indulgence, l'"amour " même envers amis et ennemis. Il moralise constamment, il va se nicher au creux de toute vertu personnelle, il devient le "Dieu-pour-tous ", il se fait simple particulier, cosmopolite...Autrefois, il représentait un peuple, la force d'un peuple, tout ce qu'il y avait d'agressif et d'avide, de puissance dans l'âme d'un peuple : maintenant, il n'est plus que le "Bon Dieu"...

En vérité, il n'y a pour les Dieux pas d'autre choix : soit ils sont la volonté de puissance - et dans ce cas, ils seront des Dieux nationaux, - soit ils sont l'impuissance de la volonté- et alors ils deviennent nécessairement bons..." Nietzsche, L'Antéchrist,§16 NRF; Gallimard

La représentation du "Bon Dieu" induit par réaction celle du Diable,

"Partout où, sous une forme ou sous une autre, la volonté de puissance décline, il se produit également une régression physiologique, une décadence. La divinité de la décadence, châtrée de ses vertus et de ses instincts les plus virils, devient alors nécessairement le dieu de ceux qui ont régressé physiologiquement, le dieu des faibles. Ils ne se nomment pas eux-mêmes les faibles, ils se nomment " les bons "... On comprend, sans qu'il soit besoin d'insister, à quels moments de l'histoire la fiction dualiste d'un Dieu bon et d'un Dieu méchant devient possible. Le même instinct qui amène les hommes soumis à rabaisser leur Dieu au rang de " bien en soi ", les conduit à effacer toutes les qualités du Dieu de ceux qui les ont soumis. Ils se vengent de leurs maîtres en diabolisant leur Dieu. Le bon Dieu, tout comme le Diable : deux sous-produits de la décadence....

Lorsque les conditions nécessaires à l'éclosion de la vie montante, lorsque tout ce qui est fort, audacieux, dominateur, fier, est éliminé de la notion de Dieu, lorsque, peu à peu, le Dieu est rabaissé au rang d'une symbolique canne pour les éclopés, d'une planche de salut pour tous ceux qui se noient, lorsqu'il devient, par excellence le "Dieu des humbles ", le Dieu des pécheurs, le Dieu des malades, et qu'il ne reste pratiquement comme attribut de la divinité que le prédicat " Messie ", " Sauveur " - que signifie une telle métamorphose? Une telle réduction du divin ? - Sans doute, le " Royaume de Dieu " s'en trouve élargi. Autrefois, il n'avait que son peuple, son peuple " élu ". Depuis lors, il est, comme son peuple, parti en exil, sur les routes, il ne s'est plus jamais fixé nulle part, jusqu'à ce qu'il ait été partout chez lui, ce grand cosmopolite - jusqu'à ce qu'il ait eu de son côté le " plus grand nombre " et la moitié de la terre...".Nietzsche, L'Antéchrist,§17 NRF; Gallimard