L’évolution du sens du péché et ses nomenclatures

« Le plus grand péché actuel, c’est que les hommes ont commencé à perdre le sens du péché » Pie XII (1946)

Le jeu du taureau, fresque provenant de Cnossos,  XVIème siècle av. J.-C.Toute faute n’est pas un péché. !

Pour Aristote la faute est une erreur et souvent une maladresse.

Le terme latin qui signifie le péché « peccatio » semble d’ailleurs être construit à partir du radical « pes » (pied) : la faute est « le faux pas »

Les stoïciens n’établissaient pas de degré dans le vice, toutes les fautes étaient égales puisqu’elles signifiaient que l’homme s’égarait et recherchait son bonheur ailleurs que dans l’accomplissement de sa nature rationnelle. La quête effrénée des honneurs, les excès de chair, l’avarice ou la prodigalité étaient considérés comme des errements également préjudiciables.

 Le judaïsme conçut le péché comme une offense envers Dieu.

 Le christianisme distingua :

les péchés véniels ( c’est à dire pardonnables, excusables )
des péchés capitaux ( également qualifiés de « mortels » parce qu’ils conduisaient à la damnation). Voyez la description ironique de David Lodge dans Jeux de maux ; page20 à 25 ;  éditions Rivages Poches/ bibliothèque étrangère.

Le déluge, Anne Louis Girodet (1767-1824)L’historien Jean Delumeau dans un article intitulé « Que reste-il du péché ? » ( Autrement  Septembre1999) rappelle que nous devons la première liste des péchés capitaux à un moine du IVème siècle Evagre le Pontique. Le saint homme comptabilisait pour la première fois « huit esprits de malice » le plus grave était selon lui l’orgueil, distingué d’ailleurs de la vaine gloire qui venait en second, puis le découragement, la colère, la tristesse ; la cupidité (avaritia), la fornication, et la gourmandise.

Deux siècles plus tard Grégoire le Grand révise la liste et y ajoute l’envie qui prend la seconde place derrière la vaine gloire désormais confondue avec l’orgueil, puis suivent la colère, la cupidité, la tristesse, la gourmandise et la luxure.

Tout en avouant que ces distinctions peuvent faire sourire, Jean Delumeau remarque que notre littérature « tellement introspective » ne serait pas ce qu’elle est devenue sans ce long travail d’autocritique imposé par le confessionnal. «L‘incessante méditation sur le péché induisit dans notre civilisation un extraordinaire raffinement de conscience ». Au XIXème Siècle Nietzsche soulignait  que l’homme n’était devenu un animal intéressant qu’avec l’apparition de la mauvaise conscience (produit du travail de culpabilisation opéré par les prêtres.

 

 Jusqu’au XVIème  siècle inclus, le péché le plus combattu dans les sermons fut la cupidité. L’attention portée au problème d’argent était alors bien plus importante que celle touchant les questions sexuelles. A partir du XVIème siècle, par contre il y eut une « surculpabilisation » de la sexualité très remarquable dans les sermons et les ouvrages d’édification morale destinés aux jeunes filles. La luxure est régulièrement présentée comme « la cause de damnation » et on précise qu’ « en matière d’impureté il n’y a pas de petits péchés.

Satan regardant jalousement  Adam et Eve, William Blake (1757-1827) , Melbourne Jean Delumeau revient sur les personnes atteintes aujourd’hui de MST ( Maladies Sexuellement Transmissibles) et note qu’elles ressentent souvent un sentiment de honte. Elles vivent leur maladie comme un tabou dont elles n’osent pas parler.  Le spectre « du péché de chair » resurgit malgré elles comme si la maladie était une sanction divine. Certains individus n’ont d’ailleurs pas hésité à présenter le sida comme la peste du XXème siècle ! ( Ce qui dénote non seulement un archaïsme mental affligeant mais aussi une grave ignorance des modes de transmissions : au Moyen âge vous pouviez attraper la peste en marchant dans la rue, il suffisait qu’une puce infectée saute sur votre vêtement. Les voies de transmission du sida sont, elles, clairement maîtrisables. Ce n’est pas une épidémie.)

Quand il est en pleine santé l’homme contemporain aime se penser libéré des vieilles superstitions morales qui brimaient la loi du désir  Il lui faut encore s’affranchir des habitudes mentales qui lui font chercher un coupable quand il souffre et s’accuser lui-même quand il ne trouve pas à passer sa rage sur quelqu’un d’autre…

 Mais, si la notion de péché est désuète et emprunte d’un moralisme étriqué qui sent « la grenouille de bénitier », reste à savoir comment une société peut organiser des règles minimales de vie collective sans rétablir une forme de catéchisme des vices et des vertus. Le « politiquement correct », « l’éthique du net » paraîtront sûrement aussi désuets aux observateurs des temps futurs que le sont pour nous les sept péchés capitaux.

Il demeure cependant une évolution notable entre la morale d’autre fois et celle qui tâche de se mettre en place aujourd’hui. L’ancienne morale religieuse était centrée sur la question du salut individuel pensé sous la forme de l’immortalité de l’âme. Il s’agissait de gagner le « Paradis ». Les préoccupations éthiques contemporaines veulent apaiser ici bas « nos enfers »; elles s’intéressent donc à notre existence présente et aux moyens de rendre l’épanouissement individuel compatible avec la coexistence sociale.