La liseuse de roman, antoine Wiertz (1853) bruxelles

Sade ou l’éloquence du mal

Expérience mentale

Que se passe-t-il quand la passion domine sans autre frein que la variation de ses caprices, quand la raison n’est plus un principe de tempérance mais un simple instrument  au service de la satisfaction du désir ? Le déchaînement de la passion produit un monde brutal : un monde de meurtres où nul n’est assuré de conserver longtemps sa vie ; un monde de solitude où chacun n’espère rien d’autre de ses semblables que l’accord ponctuel des intérêts ( voir la précision sur les associations de malfaiteurs que seul l’intérêt soude page 60, Justine ou les malheurs de la vertu.)

Ce monde fascine, mais il fait peur, dans une conférence où G. Bataille étudie la question du mal dans le platonisme et dans le sadisme, il précise :  « Le déchaînement des passions est le bien qui a toujours su animer les hommes de la façon la plus meurtrière ». Et il sait gré au  Marquis de Sade d’avoir osé sauter le pas de la morale traditionnelle en campant un monde où seul domine le principe de plaisir sans gendarme et sans loi. En ce sens il faut lire les œuvres de Sade comme des expériences mentales.

Mise en garde

Les scènes pornographiques que décrit Sade  sont d’une monotonie affligeante ; le lecteur qui cherche l’excitation trouvera infiniment plus de variété et d’imagination dans le moindre album du Scarabée d’Or. Fondamentalement Sade n’est pas un écrivain érotique.

Sade ne cherche pas le plaisir du lecteur. Il martèle une anti-morale. Dès lors la répétition entre dans un projet historique : elle est œuvre de propagande.

L’œuvre de Sade est philosophique et politique. Elle opère un renversement de toutes les règles morales traditionnelles : la calomnie, le vol, le meurtre et les pires débauches de cruauté y sont loués comme étant à la fois conformes à la nature et propres à former un peuple respecté de ses ennemis.

Pour avoir une vue d’ensemble de ce système de pensée, nous vous recommandons la lecture du cinquième dialogue de la Philosophie dans le boudoir, également paru aux éditions Mille et une nuits sous le sous-titre «  Français encore un effort si vous voulez être républicain »(10 f ! ).

La tentation de saint Antoine  (1878), Félicien Rops,  Bruxelles
Si Dieu n’existe pas, toutes les passions sont bonnes

 Sade prêche un matérialisme conséquent et tire les déductions les plus noires de l’athéisme qui est, selon Sade, « le seul système de tous les gens qui savent raisonner »  Le Dieu des religions n’est qu’une invention des politiques pour mieux discipliner les peuples par la peur des enfers ; rien n’existe que la nature, la matière porte en elle la source de ses propres mouvements, elle n’a pas besoin d’un agent extérieur qui lui servirait de moteur.

Dès lors pourquoi devrait-on entraver les mouvements de la nature et en particulier les passions, elles sont dans l’ordre, aucun désir ne peut sourdre qui ne soit naturel. L’idée de perversion perd toute validité et tout fondement.

Le meurtre n’est pas un crime !

Aucun geste meurtrier ne peut être condamné : la mort ( dont le meurtre n’est que la provocation anticipée) est dans l’ordre du monde, elle fait partie de l’économie vitale. Sans la mort, aucune génération ne serait possible ( Sade emprunte cet argument  aux épicuriens, et notamment Lucrèce dans le « De natura rerum », mais le pousse plus loin qu’eux en légalisant le meurtre.)  « La destruction étant l’une des premières lois de la nature rien de ce qui détruit ne saurait être un crime.» D’ailleurs la mort d’un organisme n’est à bien la comprendre qu’une transmutation de matière : «  De petits animaux se forment  à l’instant que le grand animal a perdu le souffle. Oserez-vous dire à présent que l’un plait mieux à la nature que l’autre ? » (page 240  La philosophie dans le boudoir)

Seul l’orgueil humain peut penser l’homicide comme un mal absolu. Les animaux se tuent entre eux ; l’homme tue les animaux, l’homme est un animal comme les autres. Le meurtre n’est pas un crime aux yeux de la nature, le meurtre est sa loi «  quand l’homme se livre à l’homicide, c’est une impulsion naturelle qui le pousse, l’homme qui détruit son semblable est à la nature comme ce que lui sont la peste et la famine. »

Au demeurant Sade précise qu’il est absolument indifférent à la nature que tel ou tel homme meure dans l’instant ou vive plus longtemps.

Botticelli (1444-1510), Histoire de Nastagio; Madrid PradoLe meurtre n’est donc pas un crime du point de vue de la nature. L’est-il du point de vue de la société ?

Toutes les philosophies politiques classiques s’accordent sur l’idée que les hommes se sont réunis en société pour mettre fin à l’insécurité qui régnait dans l’état de nature. La première règle collective est donc celle qui interdit le meurtre. Or Sade s’oppose radicalement à l’ensemble de cette tradition et décline une autre conception de l’existence collective. «  La fierté du républicain demande un peu de férocité, s’il s’amollit, si son énergie se perd, il sera bientôt subjugué ».page 243

Dans La philosophie dans le Boudoir, Sade entend d’abord justifier ses conceptions par la conjoncture : la scène internationale demeurant un état de guerre, la liberté des révolutionnaires est en danger si les Français ne sont pas précédés par leur réputation de férocité, or cette réputation ne s’acquiert que par des actes effectifs de cruauté. Sade revisite l’Histoire pour montrer que beaucoup de peuples autorisaient le meurtre en leur sein et attisaient ainsi leur valeur guerrière (jeu de gladiateurs dans les cirques romains, la chasse aux Ilotes à Sparte).

Précurseur du malthusianisme

Même si l’idéal révolutionnaire se répandait sur toute l’Europe, des considérations  purement économiques et démographiques justifieraient encore le meurtre. «  Un Etat sera toujours pauvre si la population excède ses moyens de vivre.

Par la même raison, nul ne peut reprocher à un individu de se défaire de ses enfants s’il ne peut les nourrir ; chacun a  intérêt à se défaire de ses fardeaux. Puisqu’il faut  accorder à chacun le droit de se défaire au besoin de ses propres enfants, on  doit accorder aussi le droit de se défaire, à ses risques et périls, de tous les ennemis qui peuvent nuire.

Dans cet univers de crimes, Sade prône l’abolition de la peine de mort

La morale civile de Sade reconnaît donc à chacun la liberté d’homicide et préconise l’abolition de la peine de mort comme sanction légale du meurtre. La régulation n’agira que par voie de vengeance personnelle non pas par la froideur d’une loi.

Cette condamnation de la peine de mort par un individu qui loue le crime comme un bien ne laisse pas d’étonner. Sade se justifie en soulignant d ’abord qu’il est contradictoire de condamner le crime et d’en commettre un de même sorte en guise de sanction. Il note surtout que le crime commis dans la chaleur de la passion a précisément pour excuse une impulsion vitale alors que rien n’est plus contraire à l’ordre de la nature que d’imposer à un bourreau de déchaîner sa violence sur un individu parce qu’un juge l’a décidé.

 «  Ce n’est pas qu’il n’y ait une infinité de cas où, sans outrager la nature… les hommes n’aient reçu de cette mère commune l’entière liberté d’attenter à la vie des autres. Mais il n’est pas possible que la loi puisse obtenir le même privilège, parce que la loi, froide par elle-même, ne saurait être accessible aux passions qui peuvent légitimer dans l’homme la cruelle action du meurtre ».page 209 La philosophie dans le boudoir.

A la froideur de la Terreur révolutionnaire, Sade oppose l’ironie cynique de Louis XV répondant à Charolais qui venait de tuer un homme pour se divertir : « Je vous accorde ma grâce, mais je l’accorde aussi à celui qui vous tuera ».

Sade croit à la régulation naturelle des passions. Que leur excès soit criminel ou érotique, dans les deux cas, l’épuisement achève la joute… tôt ou tard.

Istar (avec Joséphine Péladan) Fernand Knopff (1896); sanguine sur papireUn monde de sévices

Puisque le meurtre n’est pas un crime, la démonstration absout de même tous les sévices sexuels qui peuvent blesser et amputer nos semblables. Dans le monde de Sade, le droit à la jouissance est sacré. Chaque citoyen et chaque citoyenne sont donc tenus de se prêter aux désirs de chaque autre. Il gagnent, par cette soumission, le droit de satisfaire pareillement leurs propres fantasmes. Sade revendique sur ce point une parfait égalité entre les hommes et les femmes (C’est le seul avantage du système). Et en ce sens Sade peut être mis au rang de ceux qui émancipèrent les femmes en même tant qu’il libérait la sexualité des tabous d’impureté qui la rendait coupable.  Vous êtes libre comme nous et la carrière des combats de Vénus vous est ouverte comme à nous » (page 227 Philosophie dans le boudoir)

Egoïsme sensoriel : le mal causé n’est pas senti par celui qui le cause

On objectera que cette égalité n’est que théorique dès lors que les caprices de uns peuvent avoir des effets irréversibles sur la vie et donc les possibilités des autres. Le monde de Sade est divisé entre dominés et dominants et les victimes du moment sont insignifiantes aux yeux des vainqueurs. L’indifférence et le mépris sadiques trouvent leurs fondements dans la dissymétrie de la sensibilité : le mal que ressent la victime n’est pas ressenti comme un  mal par celui qui la martyrise ; il se peut même qu’il en éprouve un vif plaisir. L’égoïsme est inscrit comme destin dans la sensibilité qui nous rend affectables de plaisir et de peine de façon à assurer notre conservation alors qu’elle ne nous fait pas sentir avec autant de force le mal de nos semblables.

« Il ne faut jamais calculer les choses que par la relation qu’elles ont avec notre intérêt ». Page 57 de Justine ou les malheurs de la vertu.

« […] Il n’y a aucune proportion raisonnable entre ce qui nous touche et ce qui touche les autres ; nous sentons l’un physiquement, l’autre n’est qu’une impression morale distante[….] Tout individu rempli de force et de vigueur, doué d’une âme énergiquement organisée saura préférer son plaisir à l’intérêt des autres : car sa jouissance est en lui, elle le flatte ; l’effet du crime ne l’affecte pas, il est hors de lui ; or je demande quel est l’homme raisonnable qui ne préférera pas ce qui le délecte à ce qui lui est étranger. » Page 58 Justine ou les malheurs de la vertu.

Il est dans l’ordre de la nature que chacun se préfère lui-même ( Dans le Traité de la nature humaine, Hume remarquait qu’il n’est pas contraire à l’égoïsme humain de préférer l’anéantissement de l’univers à l’écorchure de son petit doigt !) Puisque chacun est responsable de soi. ( C’est du moins cette conception de la nature qui domine chez Sade ; Konrad Lorenz a montré que dans les comportements animaux les plus sophistiqués il y a place pour le sacrifice individuel

La Coupe de la Mort,  Elihu Vedder (1885) Richemond Virginia Museum of Fine Arts

Bienveillance et sympathie sont des passions comme les autres.

La morale vitale est dictée par le plaisir. Si un homme n’éprouve ni la crainte de la loi ni la crainte de l’enfer, rien ne saura le persuader de retenir son plaisir parce qu’un autre en souffre alors même que lui ne sent pas cette souffrance à moins que cet homme n’ait le goût de la bienveillance et de la pitié comme d’autres ont celui de la cruauté. Les sentiments moraux ne font pas exception à la loi du plaisir. Ils sont seulement révélateurs d’un type humain dégénérescent, alangui, alors que d’autres recherchent leur plaisir dans la force y compris dans la manifestation sanglante de cette force.

La sensiblerie n’étant qu’une idiosyncrasie particulière, il est injuste d’en faire une norme et un devoir universel.

Libre à certains de trouver du plaisir dans la fraternité et la bienfaisance mais il ne faut pas pour autant condamner ceux qui par nature n’ont pas les mêmes dispositions et « n’éprouvent pas dans ces liens toute la douceur que d’autres y rencontrent  […]  c’est une injustice effrayante que d’exiger des hommes de caractères inégaux qu’ils se plient à des lois égales[…] Il y a telle vertu dont la pratique est impossible à certains hommes comme il y a tel remède qui ne saurait convenir à tel tempérament. Or quel sera le comble de votre injustice si vous frappez de la loi celui auquel il est impossible de se plier à la loi ; ce serait tout aussi absurde que de forcer un aveugle à discerner les couleurs » ( page208 Philosophie dans le Boudoir)

 Sade souligne que chacun est singulier ; en chacun la force du désir domine mais ces désirs sont de nature différente. Chacun est un destin.

L’argumentaire de Sade s’inscrit dans la lignée des discours que Platon mettait dans la bouche de Calliclès ( le Gorgias)  ces intuitions s ont traversé les âges comme une contestation sourde de la morale traditionnelle, elles la poursuivent comme un remord : « Et si ce que nous avons l’habitude d’appeler juste et bien n’était qu’une conception très partisane du bien et de la Justice ? Et si la morale classique n’était inventée que pour étouffer une autre forme d’existence où chacun suivrait seulement la force de son désir ? La même contestation se retrouve sous la plume de Nietzsche  et en partie aussi dans les analyses de Spinoza même si ce dernier n’hésite pas à supprimer la vipère tout en reconnaissant qu’il est dans sa nature de mordre et qu’elle n’y peut rien !  Dans la République dont Spinoza pose les fondements dans le Traité politique l’instinct de meurtre ne légalise pas le meurtre contrairement à la logique sadienne.

Le monde de Sade est un champ clos ou les désirs se déchaînent sans frein autre que leur variation. Sous couvert d’égalité, les règles de ce monde sont dictées par ceux qui s’arrogent, par la force ou par  la ruse, le pouvoir de dominer les autres et de les plier à leurs caprices.

Le lac, l'eau dormante, Léon Frédéric (1897) Bruxelles Musée Royal des Beaux Arts

Pédophilie et inceste

Puisque la jouissance des plus forts est sacrée, toute  protection de l’enfance est rejetée : « Je prétends qu’on ne peut [fixer l’âge des partenaires de débauche] sans gêner la liberté de celui qui désire la jouissance d’une fille de tel ou tel âge. Celui qui a le droit de manger le fruit d’un arbre peut assurément le cueillir mûr ou vert suivant les inspirations de son goût. » Dès qu’on accorde le droit à la jouissance, aucune considération portant sur les effets produits par la jouissance n’est recevable. «  Il ne s’agit nullement ici de ce que peut éprouver l’objet condamné à l’assouvissement momentané des désirs de l’autre. Il n’est question dans cet examen que de ce qui convient à celui qui désire. » page 224 Philosophie dans le boudoir.

 Les exemples historiques de pédophilie sont complaisamment exhibés. L’amour qui unit intimement deux êtres est condamné comme une folie de l’âme contraire au bonheur des autres (idée que Huxley reprendra ironiquement dans Le meilleurs des mondes.) 

Le couple comme la famille étant abolis par la communauté des femmes et des hommes, (projet déjà évoqué dans La république de Platon) tous les enfants élevés par l’Etat se sentiront frères et aimeront la  Mère-patrie. Le tabou sur l’inceste perdra tout sens.

La légalisation du vol.

Dans un monde où les individus sont libres de satisfaire leur désir aux dépens de leur victime, il est clair que la propriété ne sera plus reconnue comme un droit défendu par la force commune. Le vol par lequel un individu s’empare du bien qu’un autre possédait à l’instant précédant n’est qu’une manifestation vitale du désir et de la force du premier. (page 213 Philosophie dans le boudoir)

De plus, le vol apprend à celui qui est volé à mieux prendre soin de ses biens. Il a aussi pour effet une égalisation des richesses, ce qui est toujours un avantage politique dans une république.

 Dans ces passages, Sade s’inspire de Rousseau mais ose aller plus loin que lui.

«  je vous demande si elle est bien juste la loi qui ordonne à celui qui n’a rien de respecter celui qui a tout » page213

A la fin du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Rousseau avait d’ailleurs dénoncé comme frauduleux le pacte par lequel les hommes avaient espéré mettre fin au cycle des rapines et brigandages engendré par l’appropriation de terres par les plus habiles.  Tant que n’est pas opérée une redistribution équitable des richesses le droit de propriété ne fait qu’instituer les inégalités et transforme en propriété légale (donc défendue par la force commune) ce qui ne fut d’abord qu’une appropriation violente qui dérobait aux autres la jouissance de la terre commune. ( Mais le Contrat social recule devant l’abolition du droit de propriété. Sade va donc plus loin. Une génération plus tard, Proudhon résumera : « La propriété c’est le vol. »)

 La loi qui garantit la propriété et  punit le vol est donc doublement injuste et de toute façon, précise Sade, inefficace ; « nécessité n’a point de loi ». Il faudrait mieux punir l’homme assez négligent pour se laisser voler. Quant au voleur il n’a fait que suivre le « premier et le plus sage des mouvements de la nature, celui de conserver sa propre existence n’importe aux dépens de qui ». Page 215 Philosophie dans le Boudoir

Pornokratès, Félicien Rops (1878)Une économie de jouissance et de violence en marge de  l’économie de production

Sade a donc édifié un monde sur le seul ressort de la jouissance. Et ce monde fait peur : aucun contrat ne peut y être passé faute de norme et d’une autorité capable de garantir le contrat par la contrainte. On comprend par contraste combien est rassurante l’économie du travail et des échanges. Ce que G. bataille appellera le monde de l’économie restreinte . Dans le monde de Sade, les habiles ne travaillent pas et ceux qui sont sujet au labeur, victimes par nature, seront bientôt spolier du fruit de leur labeur. Dans l’économie sadienne, la richesse n’est pas produite, l’argent passe de mains en mains au rythme des meurtres et des corruptions. Sade décrit avec soin le montant des revenus des libertins et l’origine de leur fortune. Au début de Justine où les malheurs de la vertu, il s’amuse à recenser la généalogie des crimes qui conduisirent Juliette (la sœur de Justine) de son statut d’orpheline prostituée à celui de Comtesse possédant plus de trente milles livres de rente. Toute sa fortune est le fruit de ses violences et des folles dépenses de ses amants.