Oncle et neveu, Honoré Daumier(1808-1879)
Marché des compétences et
échanges intergénérationnels

La division entre les âges est arbitraire : on ne sait jamais à quel âge commence la vieillesse, de même qu'on ne sait jamais où commence le luxe. En revanche, il est sûr que la frontière entre jeunesse et vieillesse est un enjeu de lutte dans toutes les sociétés. C'est le partage des pouvoirs qui est en jeu ! Pierre Bourdieu le démontre lors d'un entretien avec Anne-Marie Métailié, retranscrit, en 1984, dans Questions de Sociologie, la "jeunesse" n'est qu'un mot (1978)

Il s'inspire des études de George Duby qui ont montré qu'au Moyen Age, les détenteurs de patrimoine maintenaient formellement leurs descendants en état de jeunesse - c'est-à-dire d'irresponsabilité (notamment en retardant l'âge minimal du mariage) afin de reculer le moment de la succession : ce qui leur permettait ainsi de garder l'autorité sur leur maison. Pierre Bourdieu, cite aussi un article qui montre comment au XVIème siècle, à Florence, les "vieux" reconnaissaient aux "jeunes" les privilèges de la virilité et de l"impétuosité (violence) pour mieux se réserver l'attribut de la sagesse et, avec elle, le privilège du pouvoir politique : " Sois beau, fort et tais-toi... ne pense pas !"

Dans les échanges intergénérationnels, la représentation des âges n'est jamais gratuite : les classifications par âge (comme les classifications par sexe et classe), servent toujours à "imposer des limites et à produire un ordre" dans lequel chacun doit respecter la place qui lui est ainsi assignée !

Dans les échanges professionnels, les conflits que l'on qualifie trop vite de "conflit de génération" sont bien souvent essentiellement des conflits de pouvoir et de prétention. Pierre Bourdieu montre qu'ils ont en grande partie leur source dans l'évolution du système scolaire.

On trouve en effet, encore, côte à côte dans le même bureau des jeunes diplômés sortant du système universitaire et des gens d'une cinquantaine d'années qui sont entrés trente ans plutôt dans le monde du travail avec seulement un certificat d'étude, et qui par l'ancienneté et l'autodidaxie sont arrivés à des postes de cadres (ou assimilés) aujourd'hui réservés aux seuls détenteurs de diplômes du supérieur :

"Ne pouvant pas dire qu'ils sont chefs parce qu'ils sont anciens,
les vieux invoquent l'expérience associée à l'ancienneté
tandis que les jeunes invoqueront la compétence garantie par les titres."

En fait, ces conflits vécus comme générationnels sont révélateurs de l'évolution du système scolaire et de la valeur différentielle des titres scolaires.

Il y a encore soixante ans, le certificat d'étude était un titre encore relativement rare. Aujourd'hui, il est totalement dévalué puisque le Bac est accessible au plus grand nombre. Mais le lycée lui-même est dévalué... En fait "un titre vaut toujours ce que valent ses porteurs : un titre qui devient plus fréquent est par là même dévalué, mais il perd encore de sa valeur parce qu'il devient accessible à des gens "sans valeur sociale".

Pierre Bourdieu souligne que l'école n'est pas seulement un endroit où on apprend des savoirs et des techniques, c'est aussi une institution qui décerne des titres, c'est-à-dire des droits conférant du même coup des aspirations "légitimes". Dans la société de l'entre deux-guerres, aller au lycée voulait dire qu'on deviendrait médecin, avocat ou notaire (autant de positions sociales alléchantes qui étaient quasi automatiquement impliquées par le statut de lycéen à une époque où les lycéens étaient rares et appartenaient déjà à ces classes de notables...).

L'ouverture massive du lycée aux enfants des classes populaires a produit une dévalorisation des titres par effet d'inflation et une illusion dans les aspirations, illusion à la quelle a rapidement succédé le désenchantement : les nouveaux licenciés obtiendront toujours moins de leur titre que n'en aurait obtenu la génération précédente. A emploi égal, cette génération sera plus qualifiée que la génération précédente et moins valorisée par ses diplômes. D'où la crise de l'université et la recherche des titres sachant préserver leur rareté.

Retour au sommaire